1 247 jours. C’est la durée pendant laquelle un utilisateur a maintenu une série quotidienne sur une application populaire d’apprentissage des langues.
Chaque jour, une nouvelle notification l’incitait à poursuivre. Des points étaient à gagner, des récompenses à débloquer et des personnages colorés encourageaient l’utilisateur à continuer. L’application indiquait que les progrès étaient au rendez-vous et les indicateurs d’engagement étaient excellents.
Jusqu’au jour où cette personne s’est retrouvée dans une réunion professionnelle où la langue cible était utilisée.
Une chose est alors devenue évidente : adopter une bonne habitude d’apprentissage ne signifie pas nécessairement être capable de communiquer efficacement dans un contexte professionnel.
C’est là que se situe l’un des principaux défis des applications linguistiques numériques : l’engagement et les résultats d’apprentissage ne sont pas une seule et même chose.
Les applications linguistiques sont particulièrement efficaces pour une chose : vous donner envie de revenir.
Elles s’appuient sur les mécanismes du jeu, car ceux-ci favorisent l’engagement et une utilisation régulière. Points, séries, niveaux à débloquer et notifications quotidiennes contribuent tous à créer une habitude.
Après six mois, il est donc facile d’avoir le sentiment d’avoir accompli quelque chose. Vous avez investi du temps et des efforts. Vous avez reçu de nombreuses notifications positives vous indiquant que vous progressez.
Mais qu’avez-vous réellement appris ?
Vous avez peut-être mémorisé de nombreux mots et expressions courantes. Vous savez dire que vous êtes une femme en espagnol. Vous pouvez commander un café. Mais que se passe-t-il lorsque votre interlocuteur vous répond quelque chose d’inattendu ?
Dès que la conversation s’éloigne du scénario que vous avez appris, les choses deviennent plus difficiles.
C’est précisément là que se situe la différence entre apprendre une langue et apprendre à communiquer.
Les meilleurs communicants ne disposent pas nécessairement du vocabulaire le plus riche.
Ils possèdent quelque chose de bien plus précieux : la capacité d’adapter leur message à leur interlocuteur et à la situation.
Une communication efficace ne repose pas uniquement sur les mots et la grammaire.
Elle implique également de :
comprendre les normes et codes culturels ;
savoir interpréter une situation ;
adopter le ton approprié ;
tenir compte de son interlocuteur ;
adapter son message au contexte ;
et savoir réagir lorsque la conversation ne se déroule pas comme prévu.
Dans un contexte professionnel, ces compétences deviennent encore plus importantes.
Il faut notamment savoir présenter son message de manière appropriée. Lorsqu’il s’agit de convaincre quelqu’un d’agir, des phrases grammaticalement correctes ne suffisent pas. Il faut également être capable d’expliquer pourquoi une proposition est pertinente et quelle valeur elle apporte à son interlocuteur.
Ce type de compétence ne s’acquiert pas simplement en mémorisant des mots et des expressions.
Les applications linguistiques ne sont d’ailleurs pas conçues dans ce but. Elles se concentrent généralement sur l’acquisition du vocabulaire et des structures grammaticales de base, à l’aide d’algorithmes conçus pour maintenir l’engagement des utilisateurs et les inciter à revenir régulièrement.
Mais pratiquer davantage ne signifie pas nécessairement apprendre plus efficacement.
La même logique s’applique plus largement à la formation. Suivre une formation ne signifie pas automatiquement que les collaborateurs maîtrisent les compétences abordées. Ce qui se passe après la transmission des connaissances est essentiel : pratiquer, recevoir du feedback et appliquer les nouvelles compétences dans différentes situations.
>> À lire également : Pourquoi une formation ne conduit pas automatiquement au développement des compétences.
Pour les organisations, la question n’est finalement pas de savoir combien de collaborateurs utilisent une application linguistique, mais ce que cet investissement apporte réellement.
Un niveau d’engagement élevé peut être un signal positif. Les collaborateurs se connectent régulièrement, pratiquent quotidiennement et accumulent des séries impressionnantes.
Mais si, après plusieurs mois, les progrès en matière de communication professionnelle restent à peine perceptibles, l’impact demeure limité.
Lorsqu’une entreprise investit dans une formation linguistique, elle souhaite finalement obtenir davantage que des connexions régulières à une plateforme. Elle veut que ses collaborateurs communiquent plus efficacement dans les situations qui comptent réellement pour leur fonction.
Un collaborateur doit, par exemple, pouvoir participer avec assurance à une réunion, accompagner un client, présenter un projet ou gérer une conversation difficile.
Le défi pour les organisations n’est donc pas simplement de trouver des outils que les collaborateurs sont prêts à utiliser.
Il consiste à trouver des solutions de formation qui produisent des résultats concrets.
Les indicateurs d’engagement montrent que les collaborateurs participent. Ils ne permettent pas nécessairement de savoir s’ils développent réellement de nouvelles compétences.
Pour cela, un parcours d’apprentissage doit combiner des méthodes pédagogiques efficaces, l’accompagnement de formateurs experts, des occasions suffisantes de pratiquer et l’application des compétences dans des situations professionnelles réalistes.
On peut comparer l’apprentissage d’une langue à la pratique d’un sport.
Imaginez que vous alliez à la salle de sport tous les jours pendant un an. Votre taux de présence serait impressionnant.
Mais si vous effectuez toujours les mêmes exercices avec les mêmes poids et que vous ne cherchez jamais à progresser, cela ne signifie pas nécessairement que vous êtes devenu plus fort.
Il en va de même pour l’apprentissage des langues.
Les applications linguistiques peuvent être parfaitement utiles pour l’usage auquel elles sont destinées. Elles permettent de découvrir facilement une langue, d’apprendre de nouveaux mots ou de développer une habitude d’apprentissage. Elles peuvent notamment convenir pour préparer un voyage ou par simple intérêt personnel.
Mais lorsque les collaborateurs doivent communiquer efficacement dans un contexte professionnel, cela ne suffit plus.
Il ne s’agit pas seulement de connaître la langue, mais également de pouvoir l’utiliser avec flexibilité dans des situations réalistes.
Les apprenants bénéficient notamment :
d’une structure d’apprentissage claire ;
de l’accompagnement d’un formateur expérimenté ;
de feedback sur leur communication ;
de nombreuses occasions de pratiquer ;
et de situations qui correspondent à leur réalité professionnelle quotidienne.
C’est toute la différence entre une série de 1 247 jours et une compétence que l’on peut réellement mobiliser sur le lieu de travail.
Les applications linguistiques peuvent être utiles pour développer son vocabulaire et ses connaissances de base ou pour pratiquer régulièrement une langue. Pour communiquer dans un contexte professionnel, elles sont généralement insuffisantes à elles seules. Les apprenants ont également besoin d’accompagnement, de feedback, d’interaction et d’occasions de pratiquer dans des situations professionnelles réalistes.
La gamification peut contribuer à maintenir la motivation et l’engagement des collaborateurs. Les points, badges, séries et autres mécanismes ludiques peuvent favoriser l’instauration d’une habitude d’apprentissage. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, de mesurer le développement de véritables compétences linguistiques ou communicationnelles. Engagement et résultats d’apprentissage ne sont pas synonymes.
Les applications linguistiques mettent souvent l’accent sur l’apprentissage autonome, le vocabulaire et la grammaire. Une formation linguistique professionnelle part des objectifs de communication de l’apprenant et des situations dans lesquelles il doit utiliser la langue. Il peut s’agir de réunions, de présentations, d’échanges avec des clients ou de communication avec des collègues internationaux. Le feedback, l’interaction et la pratique dans des situations concrètes occupent une place importante.
Il ne faut pas se limiter au taux de participation, au nombre de connexions ou au nombre d’activités terminées. Une formation linguistique efficace doit avant tout se traduire par ce que les collaborateurs sont capables de faire dans des situations professionnelles réelles. Cela peut se manifester par davantage d’assurance, une communication plus claire, une participation plus active aux réunions ou la capacité à mener de manière autonome des conversations dans la langue cible.
Absolument. Les outils numériques peuvent constituer un complément intéressant dans le cadre d’une solution d’apprentissage plus large. Ils peuvent notamment offrir des occasions supplémentaires de pratiquer entre les séances animées par un formateur. Leur valeur est particulièrement importante lorsqu’ils sont associés à un accompagnement humain, à du feedback et à une mise en pratique dans des situations professionnelles réalistes.
*Cet article s’appuie sur l’article original « The Gamification Trap: Why Language Apps Fail in the Workplace » de Jeanna Occhiogrosso, Head of Learner & Trainer Experience chez Learnlight. Le contenu a été traduit, adapté sur le plan éditorial par BLCC et contextualisé pour le monde professionnel belge.